Chaque nuit, un phénomène massif et silencieux se produit sous les vagues : la migration verticale diel. Des milliards de minuscules organismes, tels que le zooplancton et le krill, sortent des profondeurs pour se nourrir de phytoplancton près de la surface, se retirant dans la sécurité des profondeurs sombres lorsque le soleil se lève. Il s’agit de la plus grande migration de biomasse sur Terre, éclipsant même les célèbres migrations de gnous du Serengeti.
Cependant, de nouvelles recherches suggèrent que la « scène » de cette danse biologique vitale est en train de changer. Les scientifiques ont découvert que de vastes zones de l’océan deviennent de plus en plus opaques, ce qui signifie que la lumière ne peut plus pénétrer aussi profondément qu’auparavant.
Une ombre grandissante sur les mers
Des chercheurs du laboratoire marin de Plymouth, dirigés par le scientifique marin Tim Smyth, ont identifié une tendance inquiétante à l’aide de 20 ans de données satellite. Leurs découvertes révèlent qu’environ un cinquième des océans de la planète se sont assombris, formant de vastes régions reliées entre elles d’eau trouble plutôt que des parcelles isolées.
Cet assombrissement se produit de deux manières distinctes :
1. Assombrissement des côtes : l’impact de l’utilisation des terres
Dans les régions côtières, le changement dépend en grande partie de ce qui se passe sur terre. À mesure que les forêts sont converties en terres agricoles, le ruissellement vers les rivières change.
– Charge en nutriments : Les engrais industriels se déversent dans les rivières, alimentant une prolifération massive de phytoplancton.
– Sédiments et matière organique : Les inondations et les changements de terrain transportent davantage de particules en suspension et de matière organique dissoute « couleur thé » dans la mer.
– Résultat : Ces substances absorbent la lumière, rendant l’eau trouble et empêchant la lumière du soleil d’atteindre les couches plus profondes.
2. L’assombrissement de l’océan ouvert : le lien climatique
Dans les profondeurs océaniques, la cause est plus complexe et probablement liée au réchauffement climatique. La hausse des températures et l’évolution des niveaux de salinité modifient la circulation océanique. Une stabilité accrue des couches d’eau de surface (stratification) peut piéger les nutriments et la lumière dans les couches supérieures, favorisant ainsi une croissance intense du phytoplancton qui obscurcit davantage l’eau située en dessous.
La « compression verticale » : conséquences écologiques
La perte de pénétration de la lumière n’est pas seulement un changement visuel ; il s’agit d’un changement structurel dans l’habitat marin. Les scientifiques décrivent cela comme une « compression verticale ».
“C’est un peu comme si l’on enfermait la population de Londres dans la taille de Hyde Park”, explique Tim Smyth.
Lorsque l’habitat utilisable est comprimé, plusieurs processus biologiques critiques sont perturbés :
- Compression de l’habitat : les organismes qui dépendent de niveaux de lumière spécifiques pour chasser, se cacher ou se reproduire sont forcés de se plonger dans une couche d’eau beaucoup plus fine. Cela accroît la concurrence pour les ressources et peut permettre à certains prédateurs de trouver plus facilement des proies, ce qui risque de déséquilibrer le réseau trophique.
- Migrations perturbées : De nombreuses créatures utilisent la faible lueur du clair de lune pour naviguer dans leurs voyages nocturnes. À mesure que l’eau devient plus trouble, ce guidage lunaire devient moins efficace, ce qui pourrait remodeler la manière dont les espèces interagissent dans l’obscurité.
- Le cycle du carbone en danger : C’est peut-être la préoccupation la plus importante pour la planète. Normalement, le zooplancton transporte le carbone vers les profondeurs de l’océan lorsqu’il meurt et coule. Si l’obscurité les oblige à rester dans des eaux moins profondes pour éviter les prédateurs ou trouver de la nourriture, ils seront moins efficaces pour « emprisonner » le carbone. Au lieu d’être enfoui dans les fonds marins pendant des siècles, ce carbone pourrait retourner plus rapidement dans l’atmosphère.
Existe-t-il un chemin vers la récupération ?
Même si l’assombrissement de la haute mer est un processus lent lié aux tendances climatiques mondiales, il existe des moyens concrets d’atténuer les dégâts, en particulier dans les zones côtières.
Amélioration de la gestion des terres :
Des programmes comme AgZero+ au Royaume-Uni s’efforcent de combler le fossé entre la science et l’agriculture. En promouvant une utilisation plus intelligente des engrais et des « solutions fondées sur la nature » comme l’agroforesterie, il est possible de réduire la quantité de polluants et de matières organiques rejetées dans la mer.
Agrandissement des zones marines protégées (AMP) :
Les données suggèrent que les écosystèmes marins sont remarquablement résilients. Dans les zones où les habitats sont protégés, comme les forêts de varech de Californie, les espèces ont montré une capacité surprenante à rebondir après des vagues de chaleur et un stress environnemental.
Conclusion : L’assombrissement de nos océans menace les rythmes fondamentaux de la vie marine et la capacité de notre planète à réguler le carbone. Même s’il est difficile d’inverser les changements qui affectent les océans, une gestion plus intelligente des terres et l’expansion des zones marines protégées offrent un espoir vital pour rétablir l’équilibre naturel de l’océan.
